26 mai 2022

Le Petit Journal

La vérité, rien que la vérité

« Starsky et Hutch » : les deux flics amis-amis ont-ils bien vieilli ?

Pantalons pattes d’eph, vestes en cuir, gilets en laine et musique funky… Les deux flics des années 1970 ont pris un petit coup de vieux, mais on les aime quand même.

En 1978, Starsky et Hutch débarquent sur TF1.© BERT REISFELD / DPA / dpa Picture-Alliance via AFP

Par Fabrice Dupreuilh

Starsky et Hutch, c’est déjà pour beaucoup un générique. Une chanson française entièrement créée pour la série, comme on avait l’habitude de le faire au début des années 1980. « Starsky et Hutch… tananananana, Starsky et Hutch / Deux flics un peu rêveurs et rieurs, mais qui gagnent toujours à la fin. » Ce texte bon marché – façon L’Amour du risque ou L’Homme qui tombe à pic –, créé quatre ans après le début de la diffusion française, ne colle absolument pas à l’ambiance de cette série policière d’un nouveau genre pour l’époque. Mais peu importe, il participe au succès du programme diffusé le dimanche en début d’après-midi sur TF1 et touche un large public. Familial, qui plus est. Trente-trois ans après sa disparition des écrans américains, Paramount propose de retrouver Starsky (Paul Michael Glaser) et Hutch (David Soul) dès cette semaine en diffusant l’intégralité des quatre saisons, épisode pilote compris, le tout dans sa version… française. Un must !

Il fait nuit noire. Au loin, les lumières d’une ville qui ressemble à s’y méprendre à Los Angeles. Deux hommes en costard discutent dans leur voiture. Ça parle cinéma du samedi soir. L’un d’eux espère être entré suffisamment tôt chez lui pour regarder un film avec John Wayne. De toute façon, lui fait remarquer son comparse, « John Wayne gagne toujours à la fin ». Une voiture se gare à quelques mètres : à l’intérieur, un jeune couple commence à flirter. Les deux premiers descendent, sortent leurs flingues et zigouillent les amoureux. Le ton est donné. au vu de la toute première scène du pilote de Starsky et Hutch, cette série policière ne compte pas faire dans la dentelle.  Dans la scène suivante, un type affublé d’un bonnet de docker vient asticoter son collègue affûté dans une salle de sport. Le premier, le petit rigolo armé d’un sandwich de bon matin, c‘est Starsky ; le second, que l’on voit traîner dans les vestiaires serviette autour de la taille, porte le nom de Hutchinson mais se fait appeler Hutch. Ce sont deux flics, certes, mais surtout deux types bien ordinaires. Ni super-héros, ni redresseurs de torts, et encore moins les « nouveaux chevaliers au grand cœur, mais qui n’ont jamais peur de rien », que nous promet pourtant la chanson du générique.

Pas des flics, mais des gars ordinaires

C’est d’ailleurs là la marque de fabrique de cette série. Nos deux héros sont deux mecs plutôt sympas, volontiers farceurs et ultra-complices en dépit de leurs différences. Hutch est typé grand blond beau gosse un poil flegmatique. Starsky est plus décontracté, plus gouailleur et peu avare en bonnes blagues (on l’admet : certaines, trop sexistes, ne passeraient plus aujourd’hui). En 1999, dans un documentaire consacré par la BBC au succès de la série, David Soul expliquait : « Très tôt, Paul et moi avons décidé que la série ne serait pas ce que les producteurs et la chaîne en attendaient, en l’occurrence les aventures de deux flics célibataires, percutants, rompus aux dangers de la rue. Nous avons décidé d’aborder cette série d’une autre manière : des journées ordinaires, des gars ordinaires. » La complicité entre les deux héros sert de fil rouge à l’ensemble des intrigues et trouve son apothéose à chaque fin d’épisode, où les vannes fusent. Des scènes dont Paul Michael Glaser a souvent prétendu qu’elles étaient en grande partie improvisées par les deux comédiens. Fous rires à la clé.

Les deux potes vont très vite séduire le public. Américain pour commencer. En 1975, quand les deux loustics débarquent sur ABC, la chaîne a du mal à s’imposer dans le monde des séries. Mais son nouveau patron veut taper fort et sortir des sentiers battus. D’autant qu’à l’époque, les séries policières sont un peu à bout de souffle. Hawaï police d’État a perdu de son éclat après huit ans d’antenne, Mannix s’apprête à tirer sa révérence et The Rookies (série inconnue en France), qui propose de suivre le quotidien de flics en uniforme – avec la future Drôle de dame Kate Jackson et Michael Ontkean, le shérif de Twin Peaks –, commence à s’essouffler.

C’est pourtant à l’un de ses scénaristes, William Blinn, que les producteurs Leonard Goldberg et Aaron Spelling, vont faire confiance. Avec un seul objectif en tête : aller chercher un public plus jeune, moins traditionnel. Lorsque Blinn leur propose l’histoire de deux flics travaillant uniquement de nuit, en s’inspirant de Lou Telano et John Sepe, deux policiers en fonction à New York dans les années 1960 et 1970, dont il avait découvert l’existence dans un article de presse, les producteurs flairent la bonne histoire. Titre de travail : Nightwork. Mais pour des raisons de budget et de logistique, l’idée de tournages nocturnes est vite abandonnée. Il n’empêche : Starsky et Hutch sont nés et vont bousculer les codes.

Reste à trouver les acteurs pour les incarner. Pour Hutch, la production jette vite son dévolu sur David Soul, qui a déjà tourné dans une série de Spelling et qui s’est fait connaître, notamment, en interprétant un flic corrompu dans Magnum Force, le deuxième volet de la saga de l’inspecteur Harry aux côtés du grand Clint Eastwood. La rumeur court que le grand blond aurait préféré revêtir le gilet en laine de Starsky, mais rien n’y a fait. En revanche, pour dénicher ce dernier, l’affaire a été plus rude. Il a fallu auditionner pas mal de jeunes comédiens avant de mettre la main sur Paul Michael Glaser, 32 ans au compteur, remarqué au cinéma dans Un violon sur le toit de Norman Jewison et à la télé dans Love is a Many Splendored Thing, un soap opera diffusé l’après-midi, inspiré d’un film de 1955 avec William Holden et Jennifer Jones. Lors des castings, l’acteur sort du lot en menant une scène d’interrogatoire avec humour et légèreté, en grignotant des cacahuètes.

Au départ, il s’agit surtout de fabriquer un téléfilm – un pilote, comme on dit aujourd’hui – sans être bien certain de pouvoir lui donner une suite. Mais le succès est tel que 22 épisodes sont signés dans la foulée, au grand dam de Paul Michael Glaser que l’on disait peu enclin à signer une nouvelle fois pour une série.

Copains en plateau et en coulisse

Le succès est au rendez-vous. Comment l’expliquer ? Par ses intrigues plus noires que celles des séries de l’époque ? Sûrement. Par la volonté d’aborder des sujets plus difficiles comme la pauvreté, les enfants battus ou le racisme ? Cela semble évident. À moins que ce ne soit la musique de son générique (à des années-lumière de sa version française), signée, pour la première saison tout du moins, par Lalo Schiffrin (compositeur de l’indémodable thème de Mission : Impossible), à qui succéderont Tom Scott, membre des Blues Brothers (Cannon, Les Rues de San Francisco) puis Mark Snow (Hooker, X-Files, Millenium…)

Mais ce n’est pas tout. Le duo formé par les deux flics fonctionne à merveille et les deux comédiens donnent le change à longueur d’interviews, jouant de leur complicité. On les appelle les homos de prime time ? Ils en rigolent et laissent planer le temps d’un épisode une légère ambiguïté sur le rapport entre les deux policiers toujours à la colle.

Autour d’eux, les personnages secondaires parviennent aussi à se frayer un chemin dans le cœur des téléspectateurs. En tête, l’informateur, ce bon vieux Huggy-les-bons-tuyaux (Huggy Bear dans la VO) incarné par Antonio Fargas, pour qui la production tentera de lancer un spin-off, sans succès hélas. Ou encore le colérique capitaine Dobey (Bernie Hamilton, qui a remplacé Richard Ward au générique du pilote).

Mais tout ce petit monde ne serait rien sans le reste du package. Très vite, le nom de patrouille de Starsky et Hutch, Zebra 3 (Zèbre 3 dans la version française du pilote !), et les imitations, plus ou moins réussies, de crissements de pneus résonnent dans les cours de récréation. La Gran Torino rouge rayée de blanc, modèle 1974, est très vite associée à la légende. Au point que Ford en commercialisera une série limitée… Pourtant, en coulisse, Paul Michael Glaser déteste cette voiture, qu’il juge inconfortable et peu maniable, ce qui expliquera que l’on verra souvent les deux flics y grimper en passant par la fenêtre pour éviter d’ouvrir des portières trop lourdes et peu adaptées aux scènes de courses-poursuites. Doublage au top !

Après une seule saison, la série se hisse dans le top 20 des audiences. La saison 2 aura plus de mal à se maintenir, la faute aux associations puritaines qui pointent du doigt publiquement la violence de la série. Pour la saison 3, après avoir craint de perdre Paul Michael Glaser, qui tardera à signer son contrat, la production reviendra à des sujets moins polémiques, laissant plus de place à l’humour et notamment aux déguisements des deux policiers…. au risque de paraître en 2022 un brin désuets. Après une quatrième saison, en 1979, la série passera à la trappe sans que personne ne s’en chagrine.

Mais à cette époque, en France, la série est au top. Et pour cause : sa diffusion de ce côté-ci de l’Atlantique n’a débuté qu’en 1978 et son succès ne se dément pas. Même lorsque TF1 rediffuse à l’envi (jusqu’en 1984) les épisodes. Impossible de ne pas mentionner Jacques Balutin et Francis Lax, qui prêtent leur voix aux deux personnages. Leur interprétation a sûrement joué dans le succès de Starsky et Hutch, même si leurs tonalités plutôt éloignées de celles de Glaser et Soul mettaient un peu moins l’accent sur les différences entre les deux complices, ôtant en partie à Hutch son côté « fils de bonne famille ». Pour autant, comme Michel Roux et Claude Bertrand dans Amicalement vôtre ou plus tard Dominique Paturel, qui doublera l’infâme JR (Larry Hagman) de Dallas, le succès de Starsky et Hutch peut aussi s’expliquer par le talent de ces génies de la comédie qui sauront mettre en exergue toute la saveur comique de ce duo.

Entrés dans la légende, Starsky et Hutch ne cesseront de servir de référence en matière de flics « copains comme cochons ». Dans les années 1980, les duos de policiers vont fleurir aussi bien au cinéma (L’Arme fatale en est un avatar à peine plus abouti) qu’à la télévision. Le meilleur exemple restant Deux flics à Miami (Miami Vice en VO), lancée en 1984 sous la houlette de Michael Mann, mais qui n’atteindra pas le même degré de notoriété en France. Même la version ciné de Starsky et Hutch, sortie en 2004, avec Ben Stiller et Owen Wilson, ne provoquera pas le même engouement. Certes, la série paraîtra par moments un peu vieillotte, mais elle est le reflet d’une Amérique des années 1970 confrontée au racisme et aux inégalités. Difficile de toute façon de détrôner nos deux flics amis-amis. Car comme le braillait la chanson, « Quand il y a une fille entre les deux / Ils acceptent les règles du jeu / Mais rien ne pourra jamais briser / Une telle amitié ».